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Mauricio Gajardo “Du spirituel dans l’art et dans la peinture
 de Raoul Pictor en particulier”

Musicalité

Qu’est-ce qui a conduit Hervé Graumann à me demander d’écrire un texte sur son travail ? C’est en essayant de répondre à cette question que j’en suis arrivé à considérer un aspect relativement discret, ou du moins peu ostentatoire, de son œuvre, mais qui, à mon sens, anime, habite, constitue et soutient fortement l’ensemble de ses préoccupations.
De prime abord je me suis amusé à penser que c’est la sonorité insolite de mon nom de famille qui l’aurait motivé à s’adresser à moi.
Cette identité auditive, résonnant avec une vicieuse intimité tout au long de ma vie civile, peut-elle finir par induire et former une sorte d’essence sonore de mon être et de ma personnalité ?

La signification latente et la mélodie de mon nom me hantent, cet agencement de phonèmes est si solidement attaché à mon identité qu’il semble participer de ma constitution psychique et physique. Pourtant, ces quelques lettres de l’alphabet inébranlablement alignées ne veulent rien dire pour moi et leur familiarité est telle que je n’arriverai probablement jamais à être complètement conscient de leur portée sonore et poétique. 
Certes, parfois, à la faveur d’une étincelle de lucidité, je parviens à en avoir une réception vierge et, alors, pour un bref instant, cette succession de voyelles et de consonnes révèlent une réelle étrangeté, un potentiel auriculaire insoupçonné. Tout à coup, un sens enfoui semble vouloir se former, un vrai mot voudrait surgir, mais en vain ; aussitôt, le nom retrouve son aspect habituel, sa lourde et lointaine conformation, son impassibilité stupide, sa majestueuse et imbécile monumentalité.
Mais cette piste n’est vraiment pas satisfaisante étant donné qu’il n’y a rien de lexicalement chromatique dans mon patronyme, et rien, non plus, qui corresponde à quelque agreste paysage.

Or donc, compte tenu du fait que c’est la première fois qu’un artiste me demande d’écrire un texte autour de son œuvre, cela me donne à penser qu’il y a chez Graumann un vrai goût du risque, une sorte de plaisir à générer de l’inattendu, à organiser des rebonds.
De la même façon, je pourrais faire cas de son sens de la répartie, de la boutade et de la saillie et, par surcroît, établir un lien avec son inclination pour les ressemblances phonétiques, les homophonies amusantes, l’équivoque des mots, les embuscades de langage. Autant de traits qui, à la lumière des affinités qu’il semble entretenir avec la pensée mathématique et les dispositifs d’échantillonnage aléatoire et répétitif, me confortent dans l’idée qu’il y a décidément dans et autour de l’œuvre d’Hervé Graumann une éminente et fondamentale musicalité.
Musicalité qui par ailleurs semble rencontrer un écho dans la qualité de son humour, et c’est peut-être par ce double mouvement que son travail acquiert cette accessibilité affable, sans intellectualisme, cette force ludique qui fait qu’on y pénètre avec un certain plaisir mais dont, telle l’urne à sens unique de certaines plantes carnivores, on ne ressort pas toujours.

Afin de m’éclaircir les idées, j’ai tapé www.graumann.net où j’ai spontanément cliqué sur la nouvelle version de Raoul Pictor.

De l’inspiration

Il y a quelques années, lors d’un voyage au Chili, j’ai eu l’occasion de connaître un cousin qui, fraîchement sorti de l’école des beaux-arts d’une petite capitale de province, s’adonnait à la peinture de natures mortes et de paysages et, de temps à autre, se hasardait dans d’obscures compositions abstraites à tendance ornementale. Après avoir envisagé plusieurs postures critiques, il m’est apparu évident qu’il n’avait reçu aucune notion, même basique, de l’histoire de la peinture classique et moderne. Certes, intercalées au milieu de sa production habituelle, on pouvait apprécier, çà et là, quelques tentatives formelles un peu plus âpres et mordantes, laissant trahir des influences que l’on serait tenté de qualifier de « modernes ». Mais, dans l’absolu, il était assez clair que les seuls repères picturaux dont il avait bénéficié de manière vraiment solide et appuyée étaient surtout les natures mortes, les marines et autres peintures de paysages bigarrées dont j’avais eu l’occasion d’apercevoir quelques spécimens au milieu de l’artisanat touristique local.
Sa production était traversée par une préoccupation constante d’alternance entre les différents moyens d’expression qu’il maîtrisait ou dont il cherchait à assimiler la technique. Il allait des natures mortes aux paysages, des paysages aux ornements, des ornements à l’abstraction avec une habileté inquiète et laborieuse.
De temps en temps, au milieu de cet amoncellement de tableaux apparaissait une toile réunissant en un collage disparate l’ensemble de son répertoire, une sorte de mosaïque dans laquelle, en un conglomérat de juxtapositions et de superpositions biscornues, semblaient cohabiter tant bien que mal toutes sortes de manières de peindre et de techniques. Mon cousin, avec ses peintures alternantes, fusionnantes et kaléidoscopiques, cherchait son style.

Souvent, je me suis demandé ce qui pourrait advenir si ce cousin, pour peu qu’il soit rompu à l’Internet ou aux charters, venait à se trouver face à Raoul planté derrière son chevalet, attaquant la toile de ses vifs et rapides coups de pinceaux de karatéka ou d’escrimeur olympique. D’emblée, j’entrevois l’arrogance condescendante où cet exercice pourrait me mener, et m’aperçoit que pour envisager correctement cette confrontation il me faudrait faire appel à des outils socio économiques et politiques, et ça compliquerait diablement mon propos, revenons plutôt à Pictor.

Pictor se submerge dans son activité avec un élan exemplaire, et pour cela il mobilise un certain nombre de réquisits lui permettant d’être réceptif au souffle créateur. Il invoque la grâce en s’étourdissant à l’alcool (qu’il interroge comme un oracle), se gave de références en consultant des gros livres, se dégourdit les jambes et se rafraîchit les neurones en déambulant d’un pôle à l’autre de son activité créatrice, médite, réalise des exercices de respiration et, pour ce qui est des questions pratiques, possède une étagère garnie d’ouvrages d’art, un atelier donnant sur la mer – la porte arrière s’ouvre sur un vaste paysage lacustre, lequel nous laisserait entendre que l’atelier de Raoul repose sur des pilotis. De plus, Pictor change régulièrement l’agencement du mobilier, acquiert de nouveaux meubles, remplace le papier peint – d’une version à l’autre Graumann semble prendre un évident plaisir à réinventer les motifs du papier peint qui ornent le mur de l’atelier –, en clair, il combine admirablement la maîtrise de l’inspiration à une éclatante dynamique du faire.

Du reste, il me semble que depuis quelque temps il commence à avoir un style. J’ai imprimé plusieurs de ses réalisations récentes en l’espace de deux mois et je les trouve, ma foi, incontestablement assorties par une manière assez caractéristique. Ne faudrait-il pas, à ce stade, évaluer la qualité intrinsèque des œuvres de Pictor ?
Il est intéressant de noter combien l’humour parodique qui se dégage de ces images participe en même temps d’une certaine grâce, il en résulte une ambiguïté comique très singulière, traversée par une beauté trouble, indéfinissable, presque embarrassante.
Il n’est qu’à observer l’élégance et le remarquable équilibre de construction avec lequel les formes, les lignes et les masses sont disposées, associé à la façon heureuse et harmonieuse dont les couleurs (souvent complémentaires) s’agencent et s’associent, comme si Graumann, soucieux de flatter l’organe visuel, avait incorporé à la programmation de l’échantillonnage un inavouable désir d’eurythmie.

Quant à moi, je saisis cette occasion pour clamer haut et fort à quel point j’aime ces images, y compris l’excitation procurée par le spectacle de l’imprimante dévoilant progressivement l’ouvrage encore chaud et humide.
Il est d’ailleurs opportun de préciser que ce ravissement n’est certainement pas étranger au « style » que Raoul, à force de chercher, a quand même fini par asseoir. Car, à la vérité, les « images » réalisées par Raoul sont originales au sens où on l’entend pour toute œuvre qui ne ressemble à aucune autre. De fait, outre la valeur unique et irremplaçable de chaque tirage, il faut bien reconnaître que Raoul a une « manière » de traiter les formes qui lui est particulière, une façon de négocier les espaces, de disposer les couleurs et les masses, et même de citer naïvement des oeuvres préexistantes, qui n’appartient qu’à lui.

Plus graphique que pictural (bien que Graumann incline à décloisonner ces différences), le résultat semble être – comme il en serait d’un vrai peintre qui apporte son corps – le fait d’une réelle intermittence de l’inspiration, au sens même ou le facteur d’indétermination de l’opération s’apparente à l’instabilité propre aux productions humaines.
De là peut-être le suspense lorsque Raoul est à l’œuvre, il y a une attente qui confère à l’ensemble du processus (de l’animation Flash à la mise en branle de l’imprimante) quelque chose qui semble appartenir au domaine du sensible, du caprice et de l’inconstance.

M.G. 2005

F. Y. Morin – Une journée dans la vie de Raoul Pictor [cat.], 1994

Raoul Pictor cherche son style... (v.1), 1993 – copies d’écran / screen captures

Raoul Pictor cherche son style… (v.1), 1993 – copies d’écran / screen captures

Réveillé par l’activation d’une horloge interne, Raoul n’a nul besoin de se lever, il apparaît morceau après morceau, tel un fantôme, dans la pièce qui lui sert d’atelier. Pendant quelques courts instants, insuffisamment assuré de son identité personnelle, il s’oublie dans les choses, se trouve emmêlé dans le trapèze au vert éclatant de la moquette ou happé, en partie, par le dessin aux barres de couleur verticales qui schématise une bibliothèque.

Dès qu’il se sent un peu mieux lui-même, Raoul commence à s’adonner avec ferveur à sa principale activité: marcher. Cet exercice ne constitue pas un but en soi, il signale la perplexité de l’artiste. Béret vissé sur le crâne, affublé d’une blouse grise dans le dos de laquelle il a pour habitude de croiser ses mains, Raoul expérimente l’espace de l’atelier avec une touchante maladresse. C’est au moment de changer de direction qu’il semble éprouver le plus de difficultés… n’est-ce pas qu’il s’affronte alors à une aporie spatiale: comment s’orienter dans la profondeur illusoire d’un plan? Métaphore du problème auquel s’est toujours confrontée la peinture, la déambulation de Raoul n’a plus pour vertu de prouver le mouvement par l’exercice mais bien d’affirmer la possibilité de la représentation. Peintre, – Pictor – Raoul l’est tout d’abord par sa démarche, préambule obligé de son art.

Pour se reposer de ses graves préoccupations, le peintre a l’habitude de jouer du piano. Il prend aussi des pauses en s’abandonnant au confort un peu fruste d’un fauteuil niché dans un angle de la pièce, situation privilégiée pour qui prétend scruter l’orthogonalité du monde phénoménal. Ensuite, Raoul peint vite, avec une ferveur inquiète, dans l’urgence de fixer, avant qu’il ne lui échappe, le résultat de méditations longuement ruminées durant ses va-et-vient. Artiste d’atelier, son modèle est mental. Nulle image, vignette pittoresque ou vision sublime, ne vient troubler sa claire conscience des rapports. La toile achevée à grands coups de brosse, après force gesticulations, l’artiste la prend à bras-le-corps et quitte avec elle la pièce par une étroite fente noire; laquelle fente, si l’on accorde quelque crédit au code perspectif que nous a légué la Renaissance, symbolise une ouverture rectangulaire au format d’une porte.

A noter: nous ne savons rien de l’œuvre qui vient d’être achevée puisqu’elle était posée de dos sur le chevalet qui occupe le centre de l’atelier et que l’artiste s’en est saisi, une fois terminée, sans la retourner. Pour l’heure, Raoul, revenu à son état électrique primordial, lié à sa création si intimement que plus rien ne les distingue l’un de l’autre, Raoul privé de surface, Raoul l’algorithme circule dans le réseau des câbles, à cheval sur l’interface qui relie imprimante et ordinateur. De son activité sans représentation naît une image: jeu d’encres colorées obtenu par la réunion dans un format paysage d’une sélection aléatoire d’éléments emmagasinés dans la mémoire d’un programme. Signée, datée et numérotée, l’œuvre actualise un des termes de l’ensemble des probabilités à quoi se résume, pour finir, l’élan créateur de Raoul. Dès lors quelques questions se font pressantes:

L’expression “Raoul Pictor cherche son style…” signifie-t-elle qu’il l’aura trouvé lorsque, la musique du hasard s’étant tue, il aura épuisé toutes les combinaisons possibles – à savoir, plusieurs milliards, sans doute – à partir des données limitées de sa mémoire? Dans cette hypothèse, si Raoul continue à produire, il ne pourra plus que se plagier lui-même. Faut-il voir là une forme de radotage ou bien considérer plutôt qu’il nous donne une magnifique leçon sur les mécanismes mystérieux qui font agir les artistes? œuvre d’art, quelle que soit sa forme, quelque matériau qu’elle emprunte pour incarner cette forme, n’est-elle pas fondamentalement dépourvue d’originalité? Au public enthousiaste qui applaudit la nouveauté radicale faute de reconnaître, sous l’éclat trompeur de son actualité, une réorganisation habile ou inspirée du même, Raoul oppose une conception moins idéaliste de la création. Qu’après x années de son inlassable labeur, il commence à peindre des toiles déjà une fois sorties de son atelier, on ne peut raisonnablement le lui reprocher puisqu’au regard de sa mémoire achevée, son œuvre complet existe, au moins potentiellement, avant même qu’il ait préparé sa palette. Une peinture qui sort de l’imprimante est donc, de fait, toujours une copie. En quoi le fait d’être la première constituerait-il un statut privilégié? Quelle légitimité ontologique particulière pourrait-on lui accorder qui interdise qu’une seconde puis une troisième copie, et ainsi de suite, soient à leur tour produites? A la question qui inaugurait ce chapitre d’interrogations, on fera écho par celle-ci, qui ne prétend pas le clore: Est-ce donc qu’à la différence de beaucoup, qui un jour ont cru trouver, Raoul, scrutant le corpus immense mais fini de ce qu’il a à exprimer, cherche encore?

F. Y. MORIN


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